Un mage en été -- Olivier Cadiot

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Sharon in the River, de Nan Goldin
(photographie supposée déclencher le texte)


Il finit par y croire.
Le voilà en Grand Maître de l'Ordre, Mussolini à côté ressemble à un comptable.
Photos.
Ça se termine en parties de torture baise dans une villa italienne. Inventeur de la Magie Sexuelle. Une secte, finalement, c'est l'idéal pour avoir une sexualité réussie. Et puis le petit passage par le MI5, les histoires avec les services secrets allemands, le coup de main à Himmler au Burg, le château aménagé pour la formation des SS à l'occultisme. Les gars doivent méditer dans une cellule médiévale, 6 mois.
Enregistrements.
Super 8.
Polaroid.
Ça forge la jeunesse.
Cierge, knout et feu de joie.
Je me fais faire des broches en argent motif chien-loup.
Ça se terminera en 2040 dans un pavillon en meulière avec week-end fisting à la Toussaint chez couple sataniste.
Dépliant couleur.
Le soir de Halloween, Cathy fait du bourguignon.
Le mage et l'écrivain partagent trois fonctions : l'évocation, l'invocation, l'enchantement. Ils manifestent un théâtre mental dans le réel, une zone de réalité temporaire. Ce « dans le réel » est d'autant plus net quand le livre sert de vaisseau amiral, dirigeant les opérations futures sur le terrain que sont les représentations théâtrales.

Une chose semble ici fasciner Cadiot : le potentiel connecteur. Ce potentiel est présent dans le cerveau comme dans un Internet-Google régulièrement convoqué. Le livre ressemble à ces diagrammes où des notions sont liées, où les embranchements se prolongent, se répondent, s'écartent. Où l'arrivée à un plateau-notion peut présager un départ vers l'ailleurs ou un approfondissement temporaire. Que fait la pensée lorsqu'elle se trouve un point d'intérêt : elle l'explore, ou elle rebondit. Le livre expose ce mouvement, ces rebonds, sauts de puce, cette façon pour la pensée de gratter sous elle, comme le chien gratte la terre dans une quête devenue bien vague de l'os. Pas besoin de pouvoir magique, mais les effets sont les mêmes : des surgissements hypnotiques et miraculeux : tout sujet est un lapin exhibé du chapeau, une apparition improbable. Tout sujet est escamoté dans une passe de langage, dont les trois temps sont : faire apparaître, danser un instant, substituer.
À la dimension statique du livre (chaque objet posé à la bonne place dans son architecture), Un mage en été substitue le mouvement : un flux, autre image continue du livre. Flux de la parole, flux de la pensée. Une rivière qui court sur les galets et les rochers du monde, qui s'irise brusquement des lumières dorées de souvenirs lointains. Il y a toujours de la fraîcheur dans les rivières. Elles ravivent. Les souvenirs ne sont pas exposés consciencieusement avec poussière et naphtaline. Ils sont lavés par le flux cristallin : ils sont enchantés. Le présent est le claquement de doigts de la mémoire.

Chantants, les souvenirs ne l'étaient pas de prime abord, ils ne l'étaient pas dans la mémoire, où ils reposaient, oubliés, poussiéreux, morts. Leur invocation seule ne suffirait pas à les rendre puissants et miroitants. Il faut autre chose, fonction fraîche et alchimique des rivières, ici livrée sans pouvoir magique : l'écriture, qui est une forme peut-être plus tendue de l'écoute. Ainsi, une mère suffisamment bonne, manifestement peu poète par nature, peut-être même dubitative devant les activités saugrenues de son enfant, lorsqu'elle est à l'article de la vieillesse, tout proche du sommeil, parce que l'écrivain place son écoute au bon rythme, à un de ces diapasons secrets qui forment son oreille, produit pour lui ses premiers poèmes : faits de souffle et de quelques mots lancinés. Quels imbéciles qui n'écrivent pas sur de beaux paysages. Mon Cher. La grande descente vers Avallon. Cela peut être très simple un poème : un retard entre deux mots, une sortie du langage utilitaire, l'introduction d'un flux-rivière entre les phrases, qui fasse rouler, tanguer, luire, qui fasse considérer les mots pour ce qu'ils sont : des cailloux charriés par l'attention, infime, ponctuelle. Le texte touche au père et à la mère, lourds sujets, qui pourtant ne sont pas abordés par l'autobiographie, même discrète, mais plutôt par l'émotion, soit une vibration dans l'écriture : les chers qui meurent, et ce qui entre en résonance, ce que ces intensités perturbent dans une vie d'écrivain : quelles questions on ne leur a pas posées auxquelles seuls ils pouvaient répondre ? Quelles sont les images qu'ils attirent dans le sillage de leurs vies éteintes ? Quelles sont leurs traces ?

Pas une autobiographie, mais parmi les musiques du livre, on a le mode poignant.

Le texte construit une connectique de matières et matériaux sensibles, dont beaucoup sont des motifs clés de l'œuvre d'Oliver Cadiot (la femme-sœur, la rivière, le mage-marabout...). Le texte est le mode manifeste d'un circuit neuronal électrisé, avec un Nietzsche golfeur travaillant son swing pour l'éternité des idées, avec des surgissements de Vikings (le Viking est-il le lapin fluo de l'Histoire :  une aberration poétique, punk, psychopathe ?), avec des câblages, des tuyaux, des frelons abattus, tout un bazar d'outils inutiles, où Robinson joue son éternel rôle d'agenceur : le genre castor qui a abandonné l'idée des barrages pour bricoler des planches de surf spirituel avec les débris collectés. 

Le surf ou planche à vague consiste à glisser sur les vagues, ondes de surface, en bord de mer, debout sur une planche. Le surf se pratique sur des spots, des plages baignées par de hautes vagues ou par de petites au profil adapté.

Charles Robinson

romancier

travaille dans quatre directions qui souvent s’interpénètrent : l’écriture, la création sonore, la littérature live, la création numérique.